Woyzeck : Version reconstituée, manuscrits, source

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Woyzeck : Version reconstituée, manuscrits, source Details

Le soldat Woyzeck, soumis aux aléas d'une vie misérable et à l'exploitation de ses supérieurs, dévoré par la jalousie, tue sa compagne Marie. Véritable tragédie de la vie ordinaire, la célèbre ?uvre de Büchner est inspirée d'un fait-divers. Elle marque, pour la première fois dans l'histoire de la littérature dramatique, l'apparition d'un personnage populaire comme figure centrale. Cette pièce, laissée inachevée en 1837 après la disparition brutale de son auteur, figure aujourd'hui parmi les grands chefs-d'?uvre du théâtre universel. Cette nouvelle édition présente une reconstitution de la version scénique, tenant compte des découvertes les plus récentes sur la genèse de l'?uvre; elle remet en cause l'idée selon laquelle la pièce serait constituée de fragments dont l'organisation serait aléatoire et permet de suivre le cheminement précis de la fable. La traduction de Jean-Louis Besson et Jean Jourdheuil restitue pleinement la poésie, l'énergie et la radicalité de l'écriture. On trouvera aussi dans ces pages l'intégralité des quatre manuscrits - où apparaissent les incertitudes de l'écriture - ainsi que le rapport du psychiatre Clarus sur le Woyzeck historique, qui fut la principale source d'inspiration de Büchner. La juxtaposition de ces documents nous invite à pénétrer dans l'atelier secret de l'auteur et à suivre les étapes de son travail de création.

Reviews

Ce météore qui traversa à toute vitesse l??existence laissa à sa mort, à 24 ans, 4 manuscrits représentant autant de versions différentes d??une seule et même pièce, Woyzeck. Depuis le XIXe siècle jusqu??aux années 60, presque tous ceux qui se sont penchés sur le mystère Woyzeck ont estimé que la pièce était inachevée et les ont réadapté chacun à sa manière. Franzos Emil supprime certains passages, regroupe d??autres. Bergemann, privilégiant une lecture sociologique, ne garde que les scènes qui lui conviennent. Lehmann, s??appuyant sur des recherches philologiques restitue une structure et un agencement scénique qui font encore référence auprès des metteurs en scène contemporains.Pour autant rien n??indique que la pièce n??était pas achevée. Des critiques y ont vu une ?uvre en rupture totale avec la conception classique de la tragédie, délibérément fragmentée, annonciatrice de l??esthétique contemporaine de l??écriture ouverte, chaque fragment fonctionnant comme une séquence autonome d??une dramaturgie révolutionnaire qui n??a plus en vue l??explication d??une histoire, ouvrant autant de perspectives différentes sur autant de ces chemins qui bifurquent.Certes, il y a bien une progression linéaire propre à la fable traditionnelle: Woyzeck, humilié, brimé, poussé à bout, finit par tuer sa compagne Marie. Mais ce n??est qu??une facette du prisme : la détresse sociale, le drame passionnel ne sont que les symptômes d??un mal plus profond, que le docteur Büchner examine méthodiquement à la loupe (malgré son jeune âge, ce petit génie a quand même décroché un doctorat de médecine entre multiples activités) en croisant une polyphonie d??approches d??inspirations diverses :- approche sociologique et politique: la pièce s??inspire d??un fait divers, utilisant toutes les ressources provenant du folklore, chansons et contes populaires, expressions dialectales, pour reconstituer par l??imaginaire l??exploitation de l??homme par l??homme, dans une caserne de Leipzig, microcosme de la société. Elle met en évidence la barrière du langage qui sépare Woyzeck de ceux qui lui sont socialement supérieurs. Woyzeck est un homme fruste; il aimerait pouvoir exprimer ses sentiments et sa pensée comme tout un chacun, mais n??a pas les mots pour le dire. Ses propos, syncopés, dissonants, ignorent les formules convenues pour n??utiliser que de fulgurantes bribes d??images métaphoriques venant du plus profond de son âme:« Quand le soleil est à midi et que le monde prend feu » ; énigmatiques : « Quand une chose existe et en même temps n??existe pas » ; surréalistes : « Voyez ce ciel, solide et gris, on aurait envie d??y planter un clou et de s??y pendre, rien qu??à cause de la petite différence qui sépare un oui, et encore une fois oui-et non. ». Son langage est plus proche de l??imaginaire des enfants ou symbolique des peuples protohistoriques, que de celui du vernis de la civilisation, en l??occurrence, du discours du docteur Clarus, dans lequel pointe le lyrisme idéaliste de l??époque. Mais paradoxalement, c??est dans le discours décousu de l??homme fruste qu??on découvre la véritable humanité, et non dans celui, cultivé, précieux, suffisant, du médecin qui s??avère être un froid tortionnaire : « Si je jette ce chat par la fenêtre, comment cette créature va-t-elle se comporter par rapport au centrum gravitationis ? »- approche physiologique : la pièce se base sur le rapport psychiatrique du véritable Woyzeck pour montrer comment les agressions de la société conjuguées au choc émotionnel de la trahison ont fait basculer un esprit fragile dans la démence criminelle.- approche philosophique et métaphysique : Woyzeck est en complète inadéquation avec un monde qui l??oppresse. Jamais à l??aise nulle part, soumis à une urgence inexplicable, il court sans cesse d??un lieu à un autre. Sa pensée, jamais en repos, toujours taraudée par les mêmes questions « Pourquoi l??homme existe ? De quoi vivraient le laboureur, le savetier ou le docteur si Dieu n??avait pas créé l??homme ? De quoi vivrait le soldat s??il n??avait pas été armé du besoin de se faire tuer ? » , ne trouve en retour que d??affligeantes réponses:« Tout sur Terre n??est que vomissures ».Esprit extirpé du néant et plongé dans une existence qu??il n??a pas demandé, dont il en perçoit vaguement les signes de ses terribles secrets, mais dont il n??en saisit pas la finalité, il désespère de ne pouvoir descendre du train en marche : « Y a-t-il quelque chose que Dieu ne peut pas faire ? Il ne peut pas faire que ce qui est arrivé ne soit pas arrivé. » Et finalement, lorsqu??il en vient à tuer sa compagne, c??est certes par jalousie, mais c??est surtout un moyen pour lui de casser la machine infernale et s??exclure définitivement d??un jeu qui ne l??amuse plus.« L??homme est un abîme, on a le vertige quand on se penche dessus ». On devine le regard du scientifique qui constate l??impossibilité d??appréhender le réel dans toute sa complexité sinon que fragmentaire et discontinu ; on perçoit son intégrité intellectuelle qui résiste à la tentation d??aboutir par des constructions hâtives à des conclusions réductionnistes, confirmant une fois de plus l??hypothèse d??un choix conscient et non accidentelle d??une fin ouverte.Cette adaptation de Daniel Benoin se base sur celle de Lehmann, mais puisque l???uvre est ouverte, il serait vain de chercher à savoir laquelle des multiples adaptations est la plus pertinente. Il vaut mieux les prendre toutes, y compris la superbe adaptation cinématographique de Herzog, cinéaste fasciné par le destin de ces deux hommes si semblables, Woyzeck et Kaspar Hauser, égarés dans un monde qu??ils cherchaient en vain à déchiffrer. Ou mieux, prendre les 4 manuscrits originaux et les agencer soi-même comme un jeu de construction Meccano.