Category: Livres,Folio,Auteurs de A à Z
Des journées entières dans les arbres Details
Les vrais enfants sont ceux qui ont passé leur enfance dans les arbres à dénicher des nids, et perdu leur vie. Les mères, en effet, préfèrent aux autres ces éternels enfants-là. Et l'amour qu'elles leur portent, non seulement survit, mais s'enfle de leur vieillesse, de la déchéance de leur raison, de la magnificence toujours plus grande de leur immoralité. Tel est le sujet des Journées entières dans les arbres.

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Un recueil de 4 textes où, là encore, on retrouve les thèmes de prédilection de Duras: les rapports tendus et ambigus entre une mère et ses enfants, l'idée d'un ravissement de l'être, le désenchantement du quotidien et sa beauté, ainsi que l'Amour, son caractère absolu, une danse de va-et-vient des regards et des pensées. Dans la 1ère nouvelle éponyme, nous assistons au retour temporaire de la mère chez le fils, qui entre-temps a fait sa vie avec une certaine Marcelle. La mère a un gros penchant pour l'alcool et a beaucoup de mal à exprimer son amour pour son fils, un amour ambigu, fait de violence (le fils songe même à tuer sa mère à plusieurs reprises). La mère comble aussi son affect par la nourriture, penchant que le fils prodigue assouvit du mieux qu'il peut. Le fils avait un poil dans la main petit, il passait ses journées entières dans les arbres, un fils cruel mais qui était le préféré de la mère parmi la fratrie malgré ses écarts. La mère tient une usine avec des dizaines d'ouvriers, et les avoir laissés ne serait-ce que quelques jours pour son fils la contrarie, alors qu'un soir, le couple amène la mère sur leur lieu de travail afin qu'elle.se sente moins seule. Ce soir-là, le fils profite du sommeil de la mère au retour de la soirée pour lui dérober 2 bracelets parmi les 17 qu'elle porte. La mère finit par le découvrir mais ne s'en offusque pas, elle connaît les vices de son fils... Marcelle assiste à ce spectacle étrange des échanges mère/fils, elle qui a souffert du manque maternel; et finit par plaindre la pauvre mère..."Le boa" décrit une expérience qui a forgé la vision si particulière et viscérale que Duras a du monde. Elle assiste une fois par semaine au spectacle de la dévoration du boa dans un jardin botanique non loin du pensionnat où elle loge, dirigé par Mlle Barbet, et elle fait un parallèle entre la dévoration concrète à laquelle elle assiste, et la dévoration métaphorique de Mlle Barbet par l'âge et la virginité: "le boa dévorait et digérait le poulet, le regret dévorait et digérait de même la Barbet". En conséquence, Duras a longtemps pris le bordel et les prostituées comme modèle sociétal, modèle d'une dévoration affichée qui comble un tant soit peu la frustration de ne pas être objet de désir, de ne pas être objet des regards. Duras déploie tout un imaginaire en ce sens, vision sociétale étonnante qui mérite vraiment d'être lue tant elle est inouïe et inédite.- "Madame Dodin" est la nouvelle la longue qui nous décrit les tourments aigris d'une concierge, Madame Dodin, qui ne supporte pas les locataires car ces derniers ne vident pas la poubelle tous les jours. Elle a la compagnie quotidienne du balayeur, Gaston, avec qui (on le découvre sur la fin), elle entretient une relation très proche au point de se poursuivre dans la connaissance d'un désir amoureux partagé mais impossible à assouvir. Mlle Mimi tient aussi souvent compagnie à Mme Dodin, elle la nourrit même, mais Mlle Mimi la hait au fond et n'éprouve aucune gratitude envers elle. C'est une nouvelle très drôle qui nous fait assister aux échanges cocasses entre ces 3 personnes (le malentendu avec Descartes / "des cartes" est très drôle), il y aussi de très belles pages sur ce qui nous unit tous: notre déroulement organique, symbolisé dans le texte par les poubelles à vider et à ramasser régulièrement. La fin de la nouvelle nous montre Mme Dodin sous un jour ambigu, comme souvent chez Duras: la complicité avec Gaston est touchante mais Dodin est aussi sans pitié: elle s'est éloignée de ses enfants et reste aigrie dans son attente désabusée de la mort.- Enfin, "Les chantiers" décrit les ambivalences du jeu de séduction entre un homme et une cliente de l'hôtel où ils séjournent tous 2. Pas loin se trouve un chantier qui incommode la jeune femme. L'homme tombe sous le charme de cette femme mais n'ose l'aborder. Cependant il finit par y parvenir et là s'établissent des échanges sans mots entre eux. Là encore, il y a de très belles pages, inouïes de justesse. Par sous-entendus, la jeune femme l'invite à la suivre dans une crique aux abords d'un lac, c'est là que leur véritable "rencontre", hors de toute ambiguïté, aura lieu, au milieu d'une végétation harmonieuse semblant complice de leur bonheur futur: "cette convenance des fleurs entre elles fit monter à tous les points du corps de l'homme un flux violent de présence, de mémoire, et il eut l'impression d'être comblé de connaissance". Un petit bijou d'une très grande justesse émotionnelle tel que seul Duras pouvait nous offrir, on retrouve pleinement le style durassien !

